Le temps d'un Grand (2 sucres, 2 laits)

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Revenir au Tim Hortons pour une troisième fois, m’y accrocher toujours les pieds. Réaliser que contrairement aux cafés que je préfère, où les lattés sont bons et l’atmosphère tranquille, c’est ici que se croise la vie du quartier. Rentrer dans son âme comme avant.

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L’endroit n’existe pas depuis longtemps, mais il transpire l’authenticité : c’est bien connu, tout le monde fini par atterrir, un jour ou l’autre, chez Tim Hortons. Quand j’étais jeune, le Tim Hortons le plus proche, c’était celui l’autre bord du viaduc, en face du Sexe Mania. Y’en avait pas dans Hochelaga. À la place de l’emplacement actuel, y’avait un espèce de bazar de lumière et de plastique. Pis après, un magasin d’électroménagers usagés pas cher. Pis après, plus rien. Juste de grandes lettres fluos un peu partout sur la vitrine pour rappeler son existence passée.

On allait chez Dunkin Donuts à la place, en face du Jean Coutu sur Ontario. Les beignes étaient vraiment meilleurs et ça faisait moins loin pour prendre un café. Mon grand-père préférait aller au Valentine au coin de la rue Joliette. Les autres traînaient à La Québécoise, Au Davidson Lunch, à La Pataterie, Au Roi d’Ontario, à La Belle Place, Chez Clo et partout ailleurs où le café était beau, bon pis pas cher. Surtout pas cher.

Après la fermeture de quelques-unes de ces institutions, l’arrivée du Tim Hortons dans Hochelaga a fait le bonheur des flâneurs quotidiens en quête d’un endroit où se poser et étirer « un grand café 2 sucres, 2 laits ». Jeunes, vieux, pauvres et riches, tout le monde va et vient chez Tim Hortons.

C’est donc là que je reviens, en quête d’histoires et de vies inconnues qui me permettraient de « faire lien » avec ces dizaines de clichés d’objets et de déchets que je ne cesse de récolter à chacune de mes visites.

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Aujourd’hui, je suis sur une scène. 9 tables sont devant moi et une sur mon côté gauche, où il y a quelques secondes, une transaction semblait se dérouler.

J’y ai reconnu ce gars que je voyais constamment sur la rue Ontario près du Jean-Coutu et qui quêtait « un p’tit 2 piastres pour manger ». Il se faisait insistant et si on passait devant lui sans lui porter attention, il nous interceptait. Si on lui donnait rien, il nous envoyait chier tout simplement. Il traîne désormais ses pieds près de l’UQÀM, dans le métro à la sortie des cours. Mais ce matin, il n’avait rien d’un traîneur et sa voix était remplie de conviction.

Il était accompagné d’un gars dans la trentaine. Un manteau trop grand, mais les poches pleines de mystères. Un tatoo de guerre sur la main, probablement fait au crayon Bic. Une chaîne en argent, épaisse, lourde. Une casquette des Canadiens. Un dealer probablement.

En face de moi, un homme à l’air singulier qui cherche tout le monde du regard. Alors que les deux dealers à ma gauche désertent tranquillement leur table, il me fixe et profite de mes yeux qui divaguent pour m’aborder. Il me parle de mon ordinateur sur lequel je continue de taper frénétiquement. Je ne comprends pas trop, le fait répéter et il me parle toujours très vite, avec des mots à moitié mâchés. Le laisse parler. Me dit que son chum de gars avait trouvé une batterie neuve qui pourrait fitter dans mon ordinateur. Mais lui avait un Acer, pas pentoute comme moi. De toute façon, la batterie, il l’a donnée à une fille dans un autre café. Me dit que ça vaut au moins 60$, lui répond que c’est probablement plus. Me dit que c’est ben moins cher quand on fait comme son gars, pis qu’on magasine sur Internet. Lui souhaite bonne journée tandis qu’il déserte également.

C’est au tour d’un joli couple de personnes âgées de m’aborder. Me parle encore de mon ordinateur. L’homme me demande si c’est lourd à transporter. Lui donne pour qu’il le pèse, lui explique qu’il existe des modèles plus léger encore. Sa femme inquiète dit que c’est bien beau, mais que ça prend Internet pour utiliser ça. Mais son mari n’est pas inquiet lui. C’est pas cher Internet pis avec La Source, ils vont pouvoir avoir un deal. Leur souhaite bonne journée.

Me sentir imposteur. Un ordinateur comme le mien, ça fitte bien avec un beau latté avec d’la mousse en coeur. Dans un décor épuré, avec d’la musique indie. Avec des images douces esthétisées, avec un barista à la dernière mode. Dans un Tim Horton d’Hochelaga, c’est toujours un peu plus suspect.

Mais je continue. Je suis loin d’être la seule devant un écran. Il y a cet adolescent à casquette qui me lâche des regards une fois de temps en temps. On dirait qu’il attend quelqu’un, mais il ne mange rien, ne boit rien. Il joue à son jeu vidéo et il fait le tour de son univers avec ses yeux.

Il y a ces deux jeunes filles qui regardent frénétiquement leurs petits écrans. Assises une en face de l’autre, elles ne se parlent pas. Mais elle partage tout de même le moment en buvant du froid et du chaud chacune de leur côté. Regard sur l’écran qui défile, regard dehors.

En face, un couple près de la vitrine. Des habitués. La femme se ronge discrètement les ongles, ne parle pas beaucoup. Elle regarde la rue Ontario et elle dit qu’il y a trop de monde, trop de monde qui marche partout, trop de chars, trop de toute. Son mari ne répond pas, lance un sourire à leur voisin de table, un autre habitué, le genre qui parle de tout et de n’importe quoi. Elle s’appelle Sylvie. Pis elle connait un chanteur gay.

Lui il parle fort, comme s’il parle pour tout le monde. Il dit que le Centre-Ville, c’est ben pire. « Ste-Catherine Ouest, hiver comme été, ça roule, hé, ça roule, tu devrais voir ça ! ». C’est vrai que ça peut être exotique Ste-Catherine Ouest. Ça l’a déjà été pour moi pis ça doit toujours l’être pour mon père qui voulait jamais traverser Saint-Laurent sinon il se sentait mal à l’aise, peur de perdre ses repères.

Big arrive, lui je le connais. Il est toujours bronzé, été comme hiver. Piercing au sourcil. Lui, il les connaît les vraies affaires.

Me sentir envahie, ils sont tout autour de moi et ils attendent d’exister. Je me sens surveillée. Je range mes choses et je sors discrètement.

Tout le monde finit toujours par revenir chez Tim Hortons.

 
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