Hochelag à matin

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Quand tu quittes Hochelaga, tu te mets en tête de tout r’monter, même si l’soleil s’est levé que d’un côté de la rue. C’est comme une grande migration à matin, une migration étrange, en plein hiver tout ce monde qui s’en va vers le Nord. C’est comme un grand départ pour faire le silence, pour laisser la matinée aux chats, au lent dérapage du soleil et à celles-ceux qui restent et qui sont tranquilles, enfin. Le crissement des bottes sur la neige, vu du haut de la rue Hochelaga on dirait presque une file d’alpinistes qui remontent de Chambly, une file qui chaloupe, qui zigzague pour éviter les plaques de givre, qui glisse et rattrape de justesse la seconde qui l’aurait fait valdinguer. Mais qui ralentit pas le pas, qui charge presque, habitée d’une mélodie qu’on n’entend pas. Un défilé où ça marche lentement aussi, pour sentir le froid, le matin, tenter de capter tout ce que l’aube pousse de secret dans le dos, ce qu’elle promet avec ses rayons qui étirent de grandes ombres sur la rue.

Le reste s’éveille.

Chez Lian, laverie rue Ontario, les chaises sont enchaînées, c’est tout propre y'a personne, y'a la radio, un petit écran qui montre ce que voient les caméras de surveillance, le monsieur de la radio qui parle tout seul, qui propose aux laveuses et à la machine, pour faire du change, d’appeler pour tenter de gagner un voyage d’une semaine dans le Sud. Et les paniers en plastique, prêts, bien alignés sur le bord des machines. Ils se regardent dans les hublots, en face, en plein dans le temps sans minutes de l’attente – ou avec beaucoup trop de minutes, à l’attend’ que ça arrive.

Y'a pas de solitude sur la rue Ontario pourtant, y'a les chums qui sortent du Tim Hortons avec un café immense et une boîte sucrée et qui montent illico dans leur voiture pour crisser leur camp où on les appelle. Ya elle, pis elle qu’attendent devant des portes d’entrée. É r’gard’ passer l’monde, en en grillant une, pis deux, pis d’autres encore. É z'attendent les habitués, c’est comme si é vérifiaient qu’y passent à l’heure : la dame toute fripée avec son sac Dollarama, les ouvriers qui refont les canalisations, les types qui vont à la taverne à dix heures, ceux qui vont au Jean Coutu – tous bien peignés, ceux qui sentent le frais et ceux qui sentent la crasse. Ce matin y'a du soleil, ça circule, mais les jours où il neige, j’te parie mon chum, qu’elles continuent à r’garder depuis la f’nêtre au cas où passerait ce qu’elles ne savent pas qu’elles espèrent – au cas où ça se découvrirait d’un coup, sous le blanc, ce qui les sort dehors tous les jours à matin. Suprême, y'a aussi une chaise sur un balcon au dernier étage qui check ben ça, toute ça. Toute ces va-et-vient comme autant d’engrenages d’une grosse machine à fabriquer on ne sait quoi et d’où fusent parfois de petites escarbilles qui pètent, paf !, comme du bois de pin dans la cheminée.

Y'a aussi les déneigeurs de trottoirs qui jasent devant la Nativité-de-la-Sainte-Vierge et qui m’demandent de prier pour eux, les caissières du Métro qui sont tannées et qui rigolent parce que l’absurdité vaut mieux en rire, des bouts de papiers qui s’envolent et tout ce qui est trop, qui me saute aux yeux et qui m’est invisible – et toutes les ruelles silencieuses où les chats font des traces de pas mais pas de bruit. De la trame des jours on ne voit que l’affleure – comme le rétro d’un van qui découvre d’un reflet le soleil, dans un banc d’neige.

En face de la Nativité-de-la-Sainte-Vierge-d’Hochelaga, désormais ouverte seulement aux horaires de la messe, deux cabines Bell défilent le même message : « Veuillez décrocher… »

Ça l’appelle. On ne dit pas qui est le « l’ ». Ça l’appelle c’est tout.

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