Au 3251, rue Ontario

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À La Belle Place, le derrière n’a même pas le temps de se poser sur la banquette que des tasses de café sont servies sur une mosaïque de publicités qui te fait constater la multiplication lapinesque des vapoteries du bas et du haut de la côte. Un certain F. X. propose de « déménager comme nulle part ailleurs », mais un trébuchement d’escalier l’ampute d’un T, d’un E, d’un L ce qui te laisse croire que c’est « nul, par ailleurs » de déménager.

Au 3251, rue Ontario, je prends une gorgée de café tandis que passent sous le nez bines, bagel, beurre de pinottes, patates, confiture; à ta droite, un pain doré s’imbibe de sirop d’érable. Autour, ça pleut les bacon-laitue-tomate, les deux-œufs-bacon, les crêpes, les gaufres, nommez-les. C’est le 3 novembre, à La Belle Place, je prends mon deuxième déjeuner avec Yves, Hugo, et des restes d’Halloween : épouvantail miniature et crâne patibulaire en plastique au-dessus de l’épaule. Tu penses Shakespeare et greasy spoon. Tandis qu’une bine tangue sur une mer de café dans la joue gauche, je ne me doute pas que, vingt ans plus tôt, je me serais retrouvé assis sur une banquette de La Bergère.

Je note en vrac ce que j’aurais pu voir dans une autre de ces petites places où langues et mots se nappent de margarine et d’huile de canola : la rouille d’un tabouret passé marquant toujours le sol, devant le comptoir, les miroirs pour faire plus grand, le crépitement de la viande sur la plaque de cuisson et les rires tonnants, un fils qui aide sa vieille mère à se lever, les piles de tips alignées à côté du tiroir-caisse, le petit change de Madame Unetelle et la réplique pince sans rire du cuisinier – c’est le prix à payer quand on est riche! Surtout, cette anomalie, au-dessus du frigo Pepsi, qui fait se côtoyer le fax et le blender.

Une étrangeté, mais à peine, qui rivalise avec le Queen Frederika Restaurant qui, dans les années 1970, occupait ces mêmes locaux. La princesse de Hanovre, devenue Frederika de Grèce, a déjà trôné – en anglais – au cœur même du quartier, succédant au règne trentenaire St. Germain Tea Room et à l’éphémère St. Germain Sweets qui, après la Crise, a sans aucune doute permis d’agencer les poches trouées en abîmant l’émail de dents sucrées.

Le 3 novembre, dans des restes d’Halloween, le café qui accompagne faim – disons la gourmandise – pose sur la langue l’accent des petites fins d’avant. Je paie l’addition et la dette due aux Annuaires qui palie les rumeurs à propos desquelles, aujourd’hui, on colporte, en silence, les traces.

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